Le rendez-vous II  

    Lundi, j'ai rêvé que nous vivions nus sur une île déserte. Simon pêchait dans le lagon, je tressais des paniers d'osier et, au crépuscule, nous feulions de plaisir dans un hamac de lianes.

    Mardi, Simon était maharaja et répudiait son harem tout entier pour m'installer dans son palais.

    Mercredi, je vivais une folle passion avec Simon dans les cales inondées du Titanic. 

    Jeudi, je portais la robe de mariée de Lady Di. 

    Je m'interroge : suis-je obsessionnelle ? Aujourd'hui, j'ai appelé Emma douze fois, sous des prétextes minables. 

    - Allô, Emma ? Comment vas-tu ma chérie ? Je voulais prendre de tes nouvelles. Dis-moi, pendant que j'y pense, ton ami Simon, il est heureux en ménage ? Ah bon. C'est suspect, tant de discrétion, non ? 

    - Allô, Emma, c'est encore moi. Tu es sûre que tu vas bien ? Tu avais un drôle de voix tout à l'heure… Bon, tu me rassures. Puisque je t'ai en ligne, dis-moi, quel âge a-t-il ? Mais comment ça qui ? Simon, voyons. 35 ans, ah bon. On peut encore faire des enfants à cet âge-là… Non, non, je te demande ça comme ça, simple curiosité. 

- Allô, Emma. Et oui, encore. Non, non, je vais bien, je me demandais simplement si tu connaissais son nom de famille. Lambert. Ah, pas terrible. Tu me diras, on ne se marie pas pour porter un joli nom. 

    Lili Lambert est ne malade. Entre ses nuits de passion et ses appels frénétiques à sa copine, elle trouve même le temps de faire un tour dans une animalière du quai de la Mégisserie. 

    - Vous avez des perroquets du Gabon, monsieur ? 

    Plantée devant un volatile grisâtre et tout pelé, j'offre un spectacle affligeant. - Coco ? Coco ? Dis bonjour à maman. Tu es beau, toi, oui, tu es beau… 

    Ce crétin d'oiseau reste muet, me fixant de son œil vide, la tête penchée sur le coté. Tout à coup, il se met à sautiller sur son perchoir en criant : " Saaaalopeuh ! Saaaalopeuh ! " 

    Je pars en courant, sous le regard apeuré du vendeur. LA tâche va être ardue. Avant de connaître l'orgasme cosmique, i va falloir éjecter une épouse, deux enfants et un perroquet du Gabon. Je suis fatiguée d'avance. 

 

    Vendredi, la soirée de la dernière chance. Je vais savoir dans quelques heures si ma vie de femme vaut encore la peine d'être encore vécue. Sans doute le bellâtre de mes rêves va-t-il me révéler sa fulgurante rencontre avec Jésus, qui l'aura persuadé de finir ses jours dans un monastère, loin des jeunes blondes et de la collection de péchés qui vont généralement avec. Dans ce cas, il ne me restera plus qu'à choisir entre l'adoption d'une meute de dobermans et les services d'un escort boy. Charmante alternative. (…) 

    Ce soir, j'ai enfilé le fourreau à paillettes de la dernière chance, un peu voyant sans doute, mais nécessaire. Simon doit me passer chercher dans un quart d'heure et j'ai l'atroce impression de transpirer comme un bœuf. Mes mains sont ignoblement moites. Redoutable pour le sex-appeal. Dire que je ne peux même pas prendre un petit verre pour me détendre. Une haleine d'alcool à huit heures du soir trahirait un déséquilibre psychique et il est hors de question d'effrayer ce garçon. 

    La porte sonne. Déjà ? Mais quelle horreur. J'essuie mon front humide et ouvre la porte, détendue comme une condamnée à mort. 

    - Bonsoir Lili, comment vas-tu ? 

    - Ça va, mais je crois que je couve quelque chose, j'ai l'impression d'avoir de la fièvre. Oh merci pour les fleurs… 

    - Eh bien, Lili, ça va ? C'est vrai que tu n'as pas l'air bien… Tu es sûre de vouloir sortir dîner ? 

    - Maintenant que tu es là… Je soupire avec un air de souffrance, souris faiblement. On dirait Ali Mac Graw dans Love Story. 

 

    Mon sauveur, mon héros, mon seigneur. Simon m'a emmenée dans un petit restaurant romantique, chandelles sur les tables et ambiance feutrée. Il a commandé du champagne. 

    - Lili, je lève mon verre à ton suces littéraire. C'est tellement merveilleux que tu aies publié ce livre. Tu m'épates, tu sais. 

    - Oh, il n'y a pas de quoi. Tu sais, pour moi, il n'y a rien de plus naturel que l'écriture… 

    - Oui, mais je suis bluffé par tes choix de vie. Tu vois, moi, je suis dans la finance, je vends, j'achète, tout cela est tellement superficiel. Les gens te diront que j'ai une belle réussite professionnelle mais, au fond, tout cela n'est qu'une histoire d'argent. Toi, tu es une véritable artiste. 

    - C'est vrai, mais tu as quand même une passion, les oiseaux. Je te comprends d'ailleurs. L'intelligence de ces petites bêtes, c'est sidérant. 

    C'est ça, ma vieille. Tu préfères encore les rats. 

    - Tu es merveilleuse. En général, les gens n'y comprennent rien. 

    - Pas possible ! Prends la poule par exemple. C'est fascinant, une poule. Ça pond, ça court, ça mange du grain… Ç'est insensé, le champs de possibilité de la volaille. 

    Simon pose ses doigts magnifiques sur ma main, plisse les yeux avec un air langoureux et chuchote : 

    - Je te trouve terriblement sexy. 

    Je me retiens pour ne pas gémir. Je le regarde lascivement, presque couchée sur la table. Trop de bonheur, et hop, on se met à ressembler à une fille de porno.

Monica Sabolo, Le Roman de Lili , La Flèche, J.C.Lattès, 2000