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Le rendez-vous  

15 h. Vincent entre dans mon bureau en chaloupant. Si je ne me contrôle pas, je vais me mettre à baver.
    - Bonjour blonde de mes rêves. Ça va ?
    - Divinement. Je reviens d'une palpitante aventure au fin fond de nos campagnes. Je te raconterai.
    - Oui, d'ailleurs, quand est-ce qu'on dîne ensemble ? Cette semaine ?
    Pauvre chéri, sans doute t'es-tu fais balancer par ta pintade. Tant pis pour toi, je ne suis pas la poire qui te remontera le moral. Si tu cherches une imbécile sur le sein de qui sangloter, adresse-toi à La Cuisine facile. Là-bas, tu as dix nymphomanes au mètre carré. Crois-moi, tu vas ramer pour me récupérer.
    Dans ma vie, il y a désormais un homme mûr avec des mains de musicien (et accessoirement deux enfants, mais bon, personne n'est parfait) et un jeune comédien avec une sensibilité à fleur de peau. Ces deux-là n'auraient pas forniqué avec une dinde, eût-elle des jambes de deux mètres et des seins comme des pastèques.
    Tiens, voilà Vincent qui repasse. Grand sourire. C'est ça, mon joli, souris. Je n'ai qu'à claquer des doigts, et hop, un homme se jette à mes pieds.
    19 h. Indispensable séance de maquillage dans les toilettes du bureau. Il n'est pas question de se peinturlurer comme certaines rousses de ma connaissance. Mais tout de même, des yeux de gazelle (dix couches de rimmel), alliée à une bouche de professionnelle (gloss, plus rouge), ça n'a jamais nui à personne. Je sors un sèche-cheveux de mon sac pour un brushing rapide. Si l'une des sorcières de La Cuisine facile entre dans les toilettes, je suis cuite. Ridiculisée pour toujours. L'information fera le tour des rédactions à la vitesse de la lumière. Mais j'aime vivre dangereusement. Une Mata Hari sommeille en moi. Qui se fait des brushings dans les toilettes, peut-être, mais qui a du cran.
    Gabriel vient me chercher à 19 h 30 : nous allons boire un verre avec Samuel, le comédien qui hante mes nuits. Je rêve d'un gin tonic. Respire, souffle, respire. Lili, détiens-toi, tu n'as plus douze ans.
    Gabriel est pile à l'heure. Bizarrement, il a l'air aussi stressé que moi. Il est splendide dans son costume gris près du corps.
    - Tu as un dîner de gala ce soir ? Je demande avec un petit souris moqueur.
    - Non, pourquoi ?
    - En général, tu ne vas pas chez Darty habillé comme ça.
    - T'es gonflée de me dire ça, tu t'es vue? Le brushing à la Linda Evans est-il vraiment indispensable pour Les Truites Magazine ?
    - Pourquoi tu dis ça ? Je veux simplement être la plus belle pour toi, c'est tout.
    - Pareil pour moi. Alors écrase, s'il te plaît.

    Samuel est déjà là. Il nous attend dans un petit bar de Montmartre, assis dans un coin, cigarette aux lèvres. Et c'est le choc. Ce garçon est beau comme un ange. Des attaches fines comme un oiseau, un charme fou, une culture infinie. Il a le bon goût de me bombarder de questions.
    - Alors tu es journaliste ? C'est passionnant. Quand j'étais petit, je rêvais d'être un grand reporter. Tu connais Gabriel depuis longtemps ? Et tu habites où ? Et ton bureau, il est à Paris même ? Gabriel m'a dit que tu écrivais un roman. C'est quoi l'histoire ? Comment trouves-tu l'inspiration ? Quel sont tes auteurs préférés ?
    Non, je ne rêve pas, Apollon se démène pour me plaire. Je suis une divine courtisane avec une intelligence exceptionnelle. Une star qui répond avec bienveillance aux questions avides d'un fan ébloui. Face à tant de bonheur, je n'en peux plus, je suis survoltée. Je secoue mes cheveux, ris à gorge déployée, aligne les remarques spirituelles. De temps en temps, la remarque mauvais de Gabriel me revient à l'esprit et je me souviens que le volume de mes cheveux rappelle une héroïne de Dynastie. Mais, ce soir, rien ne peut ébranler ma confiance en l'existence.
    Gabriel aussi a l'air aux anges. Notre trio aligne les verres, on dirait que l'on se connaît depuis toujours. Joie, bonheur, Gabriel va aux toilettes. Enfin seuls. Mon Dieu, faites qu'il reste coincé pendant une heure.
    - Comme je suis content de te rencontrer enfin, Gabriel m'a tellement parlé de toi.
    - Tout le plaisir est pour moi, dis-je avec mon souris le plus félin.
    Oh non, Gabriel revient déjà. J'allume ma douzième cigarette. L'excitation me transforme en fumeuse hystérique. Ça m'est égal, je suis prête à m'envoyer une cartouche si ça peut me détendre. D'ailleurs, absolument tout m'est égal, mon métier, mon livre, le monde entier.
    Je voudrais que Gabriel, fidèle à sa discrétion naturelle, rentre bien gentiment chez lui, maintenant. Et me laisse seule avec l'archange. Mais il n'a pas l'air d'y penser. Il fait des blagues, rigole avec Samuel, commande un quatrième rhum orange. Apres tout, je le comprends : cela serait suspect s'il partait maintenant. Samuel propose de dîner ici. Quelle bonne idée, je viens tout juste de réaliser que je ne veux plus jamais me séparer de cet homme. Et puis un peu de nourriture serait bienvenu afin d'éponger les gin tonics que je descends frénétiquement. A ce rythme, je finis la soirée dans ses genoux, à moitié nue, en train de lui souffler des obscénités avec une haleine insoutenable. Il vaut mieux, pour l'instant, offrir une image de déesse lointaine.
    Deux heures idylliques suivent. Avec Samuel, nous nous sommes trouvés. Rires sur les mêmes blagues, sourires complices, regards en coin. Samuel et Gabriel ont l'air aussi heureux l'un que l'autre, également ivres et comblés. Tous trois partageons l'un de ces moments bénits de l'existence, l'un de ces instants fugaces où tout semble simple et possible. Je connais l'extase, une communion avec les deux être les plus importants de ma vie. D'ici peu, le dieu blond et moi nous roulerons sur le sol, en sueur, ivres de désir.

    J'en étais à imaginer la tête de nos futurs enfants, quand Gabriel eut soudain ce geste incongru. Il a posé sa main sur la cuisse de l'homme de ma vie. Et il la laissait là, comme si c'était normal, comme si cette cuisse était le refuge naturel de ses doigts. Oh, Gab, arrête le rhum, tu débloques là !
    Avec un petit sourire plein de désarroi, je lance un regard interrogateur à mon meilleur ami. Il continue de sourire. Sa main n'a même pas frémi, toujours posée là où elle ne devrait pas.
    Il est complètement malade. Ou alors très fatigué. Ses sketchs chez Darty ont-ils un effet dévastateur sur son psychisme ? Je lève la tête vers Samuel, espérant trouver le soutien nécessaire pour ramener à la raison le schizophrène qui me fait face. Samuel se contente de sourire, lui aussi, tout en jetant un regard tendre à Gabriel. Tendre !
    Je crois que je vais vomir. Je me lève en tentant un sourire qui ressemble à une grimace de souffrance. Aucune importance, ils ne me voient plus. Les yeux dans les yeux, mon futur époux et mon meilleur ami se sourient comme des idiots. Je ne sais pas comment j'atteins les toilettes. Un miracle. Je me passe de l'eau glaciale sur le visage. Qui a jeté un acide dans mon gin ? Je reviens à table. Gabriel a l'air un peu gêné. Je ne le regarde pas, j'essaie juste de ne pas rendre mon dîner sur son beau costume.
    - Je suis crevée, je crois que j'ai un peu trop bu. Tu peux me ramener, Gabriel, s'il te         plaît ?
    - Bien sûr, ma chérie. C'est vrai, tu n'as pas l'air bien.
    Je dis vaguement au revoir à Samuel et me précipite dehors. Mon existence est une longue descente aux enfers. Je ne vais pas, en plus, vomir devant tout le monde.

Monica Sabolo, Le Roman de Lili , La Flèche, J.C.Lattès, 2000